"Vous êtes fou ! C'est tellement risqué !". Lorsqu'il repense à ce commentaire maintes fois entendu, Patrick de Longrée ne peut s'empêcher de sourire. "C'est vrai qu'à l'époque (les années 80, NdlR), il n'y avait rien ici, si ce n'est la tournée du 'Théâtre au château' (aujourd'hui la 'Tournée des Châteaux' du Théâtre des Galeries, NdlR) qui s'arrêtait dans quelques endroits du Brabant wallon, mais pas à Villers-la-Ville."

Patrick de Longrée, co-producteur des spectacles théâtraux d'été à Villers-la-Ville.
Patrick de Longrée, co-producteur des spectacles théâtraux d'été à Villers-la-Ville. ©Mathieu Golinvaux

Mais d'où lui est donc venue cette idée un peu dingue de créer un grand spectacle de théâtre pendant l'été au cœur de l'Abbaye de Villers-la-Ville? "J'ai eu la chance, avec mes parents, de pouvoir découvrir le théâtre en plein air pendant nos vacances en Provence : Avignon, Vaison-la-Romaine, Aix-en-Provence, raconte-t-il. J'étais un passionné de théâtre et j'ai trouvé d'autant plus magique de vivre le théâtre sous les étoiles".

guillement

J'ai eu un flash. Je me suis dit : 'Mais oui ! Du théâtre en plein air, c'est là qu'il faut le faire !'. Mais, bon, j'avais 18 ans…

Un reportage télévisé lui donne le déclic. On y annonce que les ruines de l'Abbaye de Villers-la-Ville, à l'abandon, vont désormais être gérées par la Province de Brabant. "J'ai eu un flash, se souvient-il. Je me suis dit : 'Mais oui ! Du théâtre en plein air, c'est là qu'il faut le faire !'. Mais, bon, j'avais 18 ans…" Pas de quoi toutefois le décourager. "J'ai rédigé un dossier détaillant mon projet et je l'ai envoyé à la Province pour demander son accord."

Le cloître de l'Abbaye de Villers-la-Ville.
Le cloître de l'Abbaye de Villers-la-Ville. ©Abbaye de Villers

Il poursuit : "Évidemment, à 18 ans, je n'étais pas très crédible, donc ça a pris du temps. Mais, à force d'insister, un jour, un député m'a contacté et m'a donné son feu vert". La Province voit dans ce projet inédit associant culture et patrimoine une opportunité à saisir pour, notamment, développer le tourisme en été dans la région. En outre, "en 1987, l'État avait investi pas mal d'argent pour consolider un certain nombre de bâtiments du site, dont l'église abbatiale, le cloître, etc.", reprend Patrick de Longrée.

"On n'a pas fait dans la dentelle"

Le jeune homme se lance tête baissée dans cette aventure hors norme. "C'était plein d'inconscience parce que je ne mesurais pas l'ampleur de la tâche." De fait, "dès le départ, on n'a pas fait dans la dentelle." Le premier spectacle à éclore à Villers-la-Ville en 1987 est Barabbas de Michel de Ghelderode. "On a monté trois scènes dans trois lieux différents (de l'Abbaye), avec une grosse distribution, dont des acteurs vedettes comme Michel Poncelet, Pascal Racan et Claude Volter, et un metteur en scène assez fou, Dominique Haumont, qui a donné l'impulsion à Villers des grands spectacles en plein air." La Province respecte son engagement. "Elle nous a aidés en subsidiant de manière considérable ce premier spectacle", se félicite Patrick de Longrée.

En 40 ans, les spectacles théâtraux d'été à Villers-la-Ville ont conquis plus de 750 000 spectateurs.

D'emblée, Barabbas est un succès. Auprès de la presse, mais aussi du public, avec quelque 6 000 spectateurs. "Très vite, ce nombre a grimpé au fil des années, observe Patrick de Longrée, pour atteindre 20 000 spectateurs en moyenne". En 40 ans, les spectacles théâtraux d'été à Villers-la-Ville ont ainsi conquis plus de 750 000 spectateurs.

Avec le recul, reconnaît le co-producteur, tout s'apparentait à "un pari insensé". "C'était bourré d'inconnues et de choses qu'on ne maîtrisait pas. Mais, au fur et à mesure, on a réglé tous les problèmes en termes de confort, de sécurité, d'installation, de construction des décors, de lumières, etc., décrit-il. Il n'y avait rien, ni eau ni électricité. Donc, il fallait amener des groupes électrogènes ; tirer des kilomètres de tuyaux d'eau ; installer des loges, des toilettes ; prévoir des réserves pour les bars ; etc." "Mais, avance-t-il, il y avait sans doute la force de la jeunesse, le dynamisme et la volonté de réussir quelque chose".

À l'été 1987, l'Abbaye de Villers-la-Ville accueille
À l'été 1987, l'Abbaye de Villers-la-Ville accueille "Barabbas" de Michel de Ghelderode, premier spectacle théâtral d'une longue série. ©Del Diffusion

Barabbas s'inscrit avant tout comme une première expérience, un test, "d'autant qu'il y avait cette donnée budgétaire complexe puisqu'on savait qu'on n'avait qu'un subside pour une édition". Donc, pour poursuivre l'aventure, "l'année suivante, il a fallu relever nos manches" : "Rinus Vanelslander et moi-même, qui sommes les deux producteurs (indépendants) depuis le début, y avons mis du nôtre". Et de préciser : "Nous avons bien quelques subsides, mais ils sont très maigres. Donc, c'est nous qui prenons les risques et tout repose sur nos moyens financiers".

La diversification comme fil rouge

Dès le début, le duo a un concept en tête, "qui s'est consolidé au fil du temps" : les spectacles créés dans les ruines de Villers-la-Ville seront des œuvres puissantes (avec décors, costumes et grosses distributions) accessibles au plus grand nombre et faisant écho à la majesté du lieu. On citera Quasimodo (1991), Hamlet (1995), La Reine Margot (2001), Les Misérables (2002), Jésus-Christ Superstar (2004), Dracula (2007), Milady (2010), Le Nom de la Rose (2011), Frankenstein (2013), Amadeus (2016), Caligula (2018), Roméo et Juliette (2022), La Belle et la Bête (2025)…

En 2024,
En 2024, "Le Procès de Jeanne d'Arc" a été mis en scène par Hélène Theunissen, première femme à mettre en scène une création théâtrale à Villers. ©Aude Vanlathem

Le fil rouge ? La diversification. Primo, dans le choix des titres. "On peut aller dans le répertoire du théâtre classique, du théâtre plus contemporain, dans l'adaptation de grandes œuvres romanesques…" Deuzio, dans la collaboration avec les metteurs en scène, une vingtaine depuis 1987 : Dominique Haumont, Frédéric Dussenne, Daniel Scahaise, Stephen Shank, Pascal Racan, Emmanuel Dekoninck, Alexis Goslain, Hélène Theunissen, Thierry Debroux… "Je table tout sur l'envie du metteur en scène, car, comme ces productions sont très lourdes, s'il n'y a pas un moteur, on ne tient pas sur la longueur." Tertio, dans le choix des lieux. "La taille du site permet des implantations diversifiées (l'église abbatiale, la cour des novices, le cloître, le cimetière…) d'un été à l'autre, ce qui attise la curiosité du public."

"Le Songe d'une nuit d'été" de Shakespeare, mis en scène par Thierry Debroux, sera le 40e spectacle théâtral d'été à Villers-la-Ville. ©villerstheatre.be

Enfin, une attention particulière est portée à la créativité et la rigueur artistique. Décors, costumes, accessoires, éclairages, dispositifs scéniques… "Tout est créé pour le spectacle", résume Patrick de Longrée. Ainsi, pour Le Songe d'une nuit d'été, comédie féerique de Shakespeare, 40e spectacle à découvrir dès ce 14 juillet, mis en scène par Thierry Debroux, quatre couturières s'affairent depuis début mai à coudre pas moins d'une cinquantaine de costumes…

La fidélité du public

Patrick de Longrée vit son rêve depuis 40 ans et "ma plus belle satisfaction, c'est que le public soit toujours là". Cela, malgré "le prix élevé des places (45 euros, NdlR)", reconnaît-il. "Mais nous ne pourrions pas faire autrement."

guillement

Nous avons eu des années noires [...], mais nous avons continué envers et contre tout.

Tout n'a pourtant pas toujours été un long fleuve tranquille. "Nous avons eu des années noires, mais nous n'avons jamais eu de questionnement sur la continuité des spectacles, assure Patrick de Longrée. Je pense à Jésus-Christ Superstar, qui était une production très coûteuse, où il a plu tout le temps. Nous avons perdu 250 000 euros. Nous avons ramé, mais nous avons continué envers et contre tout".

→ "Le Songe d'une nuit d'été", du 14 juillet au 8 août, à 21h, à partir de 10 ans. Infos et rés. sur deldiffusion.be

→ Puis du 3 septembre au 10 octobre au Théâtre royal du Parc. Infos et rés. au 02.505.30.30 ou sur theatreduparc.be

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