"La catastrophe de Marcinelle a changé le regard des Belges sur les immigrés italiens"
Professeur à l'ULG et directeur du Centre d'Études de l'Ethnicité et des Migrations (Cedem), Marco Martiniello étudie de près les politiques migratoires en Belgique et en Europe. Et sa connaissance n'est pas que théorique. Lui-même est né en Belgique. Mais son père y est venu depuis son pays natal, l'Italie, dans le cadre de l'accord bilatéral d'échange de travailleurs signés après la seconde guerre mondiale.
"C'est une belle histoire, raconte le professeur. Quand mon papa est arrivé en Belgique, on l'a amené dans le charbonnage où il devait travailler. Mais il était claustrophobe. Il a refusé de descendre dans la mine. Il a demandé s'il y avait des fenêtres en bas, sachant très bien qu'il n'y en avait pas. Les récalcitrants, on les renvoyait cependant en Italie. Ils étaient regroupés au Petit Château à Bruxelles avant leur renvoi. Historiquement, c'est donc un bâtiment qui compte dans l'histoire de la Belgique (il est utilisé aujourd'hui pour accueillir des demandeurs d'asile, NdlR). Mon papa y est resté enfermé trois semaines. Mais durant son séjour, des représentants d'une carrière à Andenne sont venus pour recruter des travailleurs. Il a dit 'OK, c'est en plein air, je viens' et n'a donc pas été expulsé vers l'Italie."
"Si tu veux savoir comment ton papa est mort, lis tout ça"
L'accord bilatéral dit du charbon est un vecteur majeur de l'immigration italienne en Belgique. Conclu le 23 juin 1946, il organise l'envoi en Belgique de travailleurs italiens pour l'industrie extractive – mines ou carrière – en échange de la livraison à l'Italie – et à un prix avantageux – de 200 kg de charbon par jour et par travailleur fourni. Il a régulé l'immigration italienne en Belgique pendant 10 ans, jusqu'à la catastrophe du bois du Cazier dont la moitié des victimes – 136 sur 262 – était originaire de la péninsule.
La catastrophe de Marcinelle a donc été le coup d'arrêt de cet accord ?
Elle est la suite d'une longue succession d'incidents. Assez vite, il s'est avéré que les conditions dans lesquelles les travailleurs italiens sont accueillis en Belgique ne sont pas toujours bonnes. Le travail dans les mines n'était pas bien sécurisé. À l'époque, le charbon n'était déjà plus une énergie d'avenir. L'idée, c'était d'exploiter au maximum cette ressource, mais sans plus trop y investir. Le gouvernement italien a menacé à plusieurs reprises de suspendre l'accord. Et lorsque la catastrophe de Marcinelle survient, il a mis sa menace à exécution.
Catastrophe du Bois du Cazier : la Belgique et l'Italie commémorent les 69 ans du drameQuelles sont les réactions en Belgique quand la catastrophe survient ?
Ce qui marque d'abord, c'est évidemment le désarroi total des familles qui étaient regroupées devant les grilles du charbonnage pour avoir des nouvelles et qui, après des jours de recherche apprennent qu'il n'y a plus de survivants. Ce sera un choc pour ces familles, mais aussi pour la société belge. Parmi les victimes, il y avait beaucoup d'Italiens. Mais il y avait aussi beaucoup de Belges (95, NdlR) et d'autres nationalités. Les gens ont souffert ensemble. Il y avait une solidarité dans la souffrance. À partir de là, le regard sur les Italiens a commencé à changer.
À l'époque, les travailleurs italiens faisaient l'objet de rejet ?
Les travailleurs italiens vivaient entre eux, car ils n'étaient acceptés pratiquement nulle part. Dans certains cafés, on disait : 'Ni chien ni Italiens'. À partir de la catastrophe de Marcinelle, ce regard va progressivement changer.
Deux nouvelles victimes de la catastrophe du Bois du Cazier formellement identifiéesComment la Belgique va réagir à l'arrêt de l'accord d'échange de travailleurs italiens ?
Jusqu'à la fin des années soixante au moins, l'économie belge a besoin de main-d'œuvre dans plein de secteurs. La Belgique va donc signer des accords bilatéraux avec d'autres pays, la Grèce, la Turquie, le Maroc, la Yougoslavie qui existait encore et ce, jusqu'en 1974, l'année où elle décide de ne plus conclure ce genre d'accords. Cela ne va pas mettre un terme à l'immigration. Celle-ci ne sera plus organisée par l'État. Elle se fera par d'autres moyens et en fonction des besoins de l'économie. Il suffit de se promener sur les chantiers de la construction, aller à la rencontre des saisonniers dans l'agriculture ou voir le personnel de nos hôpitaux.
À noter quand même cette autre date clé dans l'immigration : 1968 et le règlement européen qui instaure la liberté de circulation pour les travailleurs européens. À partir de ce moment-là, le droit européen instaure une démarcation entre les Européens et les non-Européens. Dès cet instant, les Italiens comme d'ailleurs les autres Européens ont cessé d'être des immigrés pour devenir des citoyens européens.
Est-ce que cette catastrophe va mener la Belgique à repenser sa politique d'intégration ?
Non. La politique d'intégration ne s'est développée en Belgique que bien plus tard, après le dimanche noir et le premier succès du Vlaams Blok. Mais il y aura des avancées sociales. Les travailleurs italiens étaient guidés par les Acli (Associations chrétiennes des travailleurs italiens, NdlR). Beaucoup d'entre eux étaient syndiqués à la CSC. Toute une série de combats vont être menés par les organisations syndicales, notamment le combat pour la reconnaissance de la silicose comme maladie professionnelle.
Un mineur du bois du Cazier identifié 68 ans après la catastrophe : "Papa serait fier et très ému"Aujourd'hui, quelle est l'importance du souvenir de la catastrophe de Marcinelle dans la communauté italienne de Belgique ?
Pendant longtemps, on n'en parlait pas tellement dans les familles. Les gens de la première génération n'aimaient pas s'apitoyer sur leur sort. Mais dans la deuxième génération, certains ont voulu comprendre d'où ils venaient, pourquoi ils vivaient près des charbonnages. C'est la deuxième génération qui a raconté l'histoire de l'immigration italienne en Belgique. Et la catastrophe du Bois du Cazier y tient une grande place. Tout le monde connaissait quelqu'un qui avait été touché directement. Et aujourd'hui, 70 ans plus tard, il y a des jeunes de la troisième, voire de la quatrième génération, qui perpétuent cette mémoire.
Les derniers charbonnages ferment début des années 70. Que sont devenus ces travailleurs italiens ?
Beaucoup de ces travailleurs étaient déjà passés dans l'industrie, notamment dans la sidérurgie qui a elle aussi ensuite à son tour connu le déclin. Il est important de rappeler cela car il y a cette image maintenant en Belgique que l'immigration italienne, c'est un peu un modèle que les autres devraient suivre. C'est une vue de l'esprit. Les travailleurs ont souffert comme les autres travailleurs et travailleuses d'autres nationalités non-belges. Cette idée de l'immigration parfaitement réussie est quelque chose qui convient un peu à tout le monde. Qui convient à la Belgique, parce que là, il y a un modèle qu'on peut mettre en avant. Mais qui convient aussi beaucoup aux descendants de ces immigrés italiens. 'On n'est pas comme les autres', 'Nous, on est venu pour travailler'. Dans la communauté italienne aujourd'hui, il y a aussi du racisme.
Connaît-on le nombre d'Italiens qui vivent aujourd'hui, à la suite de ces vagues successives d'immigration, hors de l'Italie ?
Il y a maintenant plus de personnes qui peuvent prétendre à la nationalité italienne en dehors d'Italie qu'à l'intérieur. Leur nombre s'élèverait autour de 80 millions au moins. Vous imaginez ce que cela donnerait si tous les pays du monde devaient appliquer cette idée de la remigration agitée par l'extrême-droite en Italie et ailleurs. Il faudra que l'Italie reprenne 80 millions de personnes.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.