Pierre Paulin au musée Fabre, à Montpellier : l’odyssée de l’espace et du confort d’un designer iconique
Jusqu’au 1er novembre, le musée Fabre, à Montpellier, propose une vaste rétrospective consacrée au designer Pierre Paulin qui, non content de révolutionner le mobilier, inventait des espaces globaux.
"Je n’ai rien d’un maître à penser. Je suis un suiveur. La personne n’existe pas, c’est le produit qui doit primer." Ainsi s’exprimait dans un entretien paru dans le supplément Série limitée des Échos en 2003, Pierre Paulin, designer tout à la fois révolutionnaire et visionnaire, et pour cela longtemps incompris. Il ajoutait : "Le public ne devrait pas être intéressé par l’auteur. Si on me considère comme un maître, on a complètement tort". Pour le coup, le musée Fabre, à Montpellier, a eu raison de ne pas l’écouter : dix ans après que le centre Pompidou, à Paris, lui a consacré une grande rétrospective, il lui rend hommage – et justice – avec sa grande (et remarquable) exposition estivale, la toute première qu’il dédie au design du XXe siècle.
L’œuvre de Paulin (même si lui préférait parler de "travail") qui court sur un demi-siècle et le jalonne de pièces iconiques qui tels les cailloux du Petit Poucet, éclairent le chemin du design français, justifie en soi un tel événement. Mais il s’avère aussi que, depuis les années 1990, c’est depuis la région (pour être précis : le domaine de la Calmette, à Saint-Roman-de-Cadières, dans les Cévennes) qu’il l’a poursuivie. Jusqu’à sa mort à l’âge de 81 ans à la clinique Saint-Roch de Montpellier en 2009. Maïa Paulin, sa veuve et associée, figure toujours active dans le milieu culturel montpelliérain, a créé avec leur fils Benjamin, le Fonds Pierre Paulin, prêteur essentiel de cette exposition. Mais l’événement ne serait pas non plus ce qu’il est sans le partenariat avec les Manufactures nationales, Sèvres et Mobilier national, qui lui offre son clou : la reconstitution du fumoir de l’Elysée.
Un chef-d’œuvre capitonné
Après son élection à la présidence de la République française en 1969, Pompidou exprime le souhait de faire entrer la modernité (qui l’année précédente avait fait mieux que frapper à la porte de la société) dans le palais de l’Elysée. Paulin est chargé de repenser l’intérieur des appartements privés : pour la salle à manger, il réalise un lustre de 9 000 cannes de cristal couvrant tout le plafond ; pour le salon des tableaux, un ensemble de mobiliers que complètent des tableaux du XXe siècle et enfin, pour le fumoir, son magnum opus, il s’inspire des tentes bédouines pour composer un cocon circulaire tendu de tissu beige en jersey, frangé de moelleux et illuminé de douceur.
Assourdissante merveille, cet igloo de science-fiction kubrickienne (mais paulinienne, en vérité) est installé en 1972 mais ne survit pas à Pompidou. Dès son arrivée, Giscard, plus porté sur la dorure de l’Ancien régime, ne conserve que le lustre (forcément) et fait démonter le reste. Le fumoir est ainsi resté dans les réserves du Mobilier national où il s’est abîmé sans se faire oublier. Sa restauration a été entreprise en 2003 et Montpellier a l’insigne privilège de sa première présentation publique depuis 1974 ! À le contempler, on prend la pleine mesure de l’ambition spatiale de Paulin qui, au-delà du dessin d’objets singuliers mais pratiques et confortables, pensait des environnements globaux. Suivant trois principes récurrents : la mise en tension (rondeur du monde naturel-dureté du monde industriel, rigidité des architectures porteuses-souplesse de matières et des mousses), le retournement (le plafond traité comme le sol, et inversement) et la ponctuation chromatique (par le positionnement d’éléments mobiles).
Une installation immersive
Outre le fumoir, l’exposition reconstitue le salon des tableaux de l’Elysée et surtout, en contrepoint, permet de découvrir un autre espace imaginé en 1985 mais jamais réalisé de son vivant : l’installation Vidéo Barnum qui associe ses Tapis-sièges rouges aux bords relevés, des cloisons de tissu plissé, un plafond strié de lumière et un environnement sonore. Équipé de sur-chaussures, le visiteur peut s’y installer et s’y projeter, et c’est quelque chose !
"Le meuble doit être d’abord utile à celui qui s’en sert, et confortable, disait Pierre Paulin. S’il y a de la poésie… c’est tant mieux… mais c’est en plus". Bien sûr, le musée Fabre présente aussi moult créations iconiques. Surtout ces chaises qui se sont faites chair tout en restant (en anglais) chair. Des merveilles joyeuses, sensuels, colorés, auxquelles lui donnait des numéros mais son éditeur des noms pop : Mushroom model n°560 (1960), Tongue chair model n°577 (1967), Ribbon chair model n°582 (1964)… On les reconnaît toutes, elles meublent notre imaginaire collectif, les retrouver au musée nous assoie d’admiration. On y retournera !
Le Fonds Pierre Paulin
Si la société Paulin Paulin Paulin s’est donné pour mission l’édition de pièces dessinées y compris inédites par Pierre Paulin, le Fonds Pierre Paulin créé en 2025 par Maïa Paulin, avec son fils Benjamin, a une ambition plus historique et conservatrice. Il s’enorgueillit d’une collection de 350 pièces constituée en une dizaine d’années qu’il s’agit de préserver. Dans cette perspective, un bâtiment est en construction sur le domaine cévenol de la Calmette. Ce centre Pierre Paulin devrait ouvrir mi-2027 pour le centenaire du designer que le Fonds, bien sûr, accompagnera tous azimuts.