RECIT. Le dernier été d'Emmanuel Macron au fort de Brégançon : un refuge varois où les vacances privées sont souvent très studieuses
l'essentiel Arrivé cette semaine en toute discrétion au fort de Brégançon, Emmanuel Macron y entame son dernier séjour estival comme président de la République. Derrière les hauts murs de la résidence varoise, les vacances seront privées, sans agenda officiel, mais forcément rattrapées par les crises et par l’approche de la fin du mandat.
Après un printemps et un début d’été marqués par une actualité nationale et internationale particulièrement dense, notamment par les feux en Gironde, Emmanuel Macron est arrivé cette semaine, en toute discrétion, au fort de Brégançon, à Bormes-les-Mimosas. L’Élysée n’a annoncé aucun agenda officiel. Le séjour est présenté comme privé. Mais les vacances présidentielles, surtout à Brégançon, ne le sont jamais tout à fait.
Le dernier été d'Emmanuel Macron
Ce séjour aura cette année une saveur particulière. Il s’agit du dernier été qu’Emmanuel Macron passera dans la résidence varoise comme président de la République. Un dernier face-à-face avec cette forteresse qu’il a beaucoup fréquentée, modernisée et utilisée comme un instrument diplomatique.
Le fort de Brégançon est sans doute la forteresse la plus connue des Français. Chaque été, elle revient au cœur de l’actualité, avec ses images de Méditerranée, ses sorties présidentielles et ses inévitables commentaires sur les vacances du chef de l’État. Car Brégançon n’est pas un banal lieu de villégiature. Tout y est scruté : une baignade, une tenue, une sortie en mer ou l’arrivée d’un visiteur peuvent devenir des événements politiques.
La nuit mémorable de De Gaulle
Résidence officielle du président de la République depuis un texte du 5 janvier 1968, le fort est une austère bâtisse militaire remontant au XIe siècle, construite sur un piton rocheux. Au fil des décennies, il aura été apprécié ou détesté par les différents locataires de l’Élysée.
Le général de Gaulle y passe une nuit mémorable en 1964. Le grand homme se plaint du lit trop petit et des moustiques. Il ne reviendra jamais au fort. Le couple Pompidou, au contraire, apprécie Brégançon et y séjourne régulièrement. Comme ils l’avaient fait à l’Élysée, Georges et Claude Pompidou font entrer l’art contemporain dans la vieille forteresse en y installant du mobilier du designer Pierre Paulin et des toiles de Hartung ou Poliakoff.
Jacques Chirac photographié nu à une fenêtre
Valéry Giscard d’Estaing, qui pratique la voile, apprécie lui aussi la résidence tout au long de l’année. François Mitterrand, en revanche, lui préfère sa chère bergerie de Latché, dans les Landes. Il se rend peu à Brégançon, mais y reçoit tout de même son ami Helmut Kohl, le chancelier allemand, en août 1985.
Jacques Chirac apprécie davantage les lieux. Bien qu’aimant les vacances lointaines à La Réunion ou à l’île Maurice, l’ancien chef de l’État vient régulièrement au fort. Il s’en échappe pour des bains de foule, notamment à la sortie de la messe de Bormes-les-Mimosas. Alors que la résidence est réputée pour décourager les paparazzis, Jacques Chirac parvient pourtant à se faire photographier à une fenêtre dans le plus simple appareil. Les photos ne seront jamais publiées.
Les coussins de François Hollande, la piscine d'Emmanuel Macron
Au début de son mandat, en 2007, Nicolas Sarkozy se rend plusieurs fois à Brégançon. Après son mariage avec Carla Bruni en 2008, il privilégie toutefois la luxueuse et bien plus confortable demeure de la famille Bruni-Tedeschi, au Cap Nègre.
François Hollande passe une partie de ses vacances de 2012 au fort. Le nouveau président, qui aspire alors à incarner une présidence « normale », se retrouve photographié sur la plage, en bermuda et en polo trop grand, aux côtés de sa compagne Valérie Trierweiler. Il n’avait sans doute pas anticipé les ravages qu’une telle image pouvait provoquer dans l’opinion. Amplifiée par ce qui allait devenir le « Hollande bashing », elle contribua probablement à sa spectaculaire chute dans les sondages à la rentrée.
Voilà bien une caractéristique de Brégançon : le Président peut y chercher le calme, mais certainement pas le relâchement. Tout est affaire de communication et tout peut déclencher, non pas un scandale d’État, mais un mini-scandale d’été. Sous François Hollande, il fut ainsi révélé que l’Élysée avait commandé quatorze coussins à 200 euros pièce.
Emmanuel Macron a lui aussi connu son lot de polémiques estivales. Au printemps 2018, l’Élysée décide d’installer au fort une piscine hors sol pour un coût de 34 000 euros. La présidence explique que l’équipement doit coûter moins cher que la sécurisation permanente de la plage en contrebas par onze gendarmes installés sur des bateaux, une surveillance estimée à 60 000 euros. Certains veulent pourtant y voir une nouvelle preuve du train de vie du « président des riches ». La polémique fera long feu face à la tornade Benalla.
Un instrument diplomatique
Adepte des sports nautiques, Emmanuel Macron s’est également fait photographier au guidon d’un jet-ski, s’attirant les critiques sur le caractère peu écologique de ce loisir. À Brégançon, même une sortie en mer peut se transformer en débat national.
Contrairement à plusieurs de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron a très tôt nourri de fortes ambitions pour cette résidence longtemps délaissée. À l’instar des présidents américains, qui disposent de Camp David pour organiser des rendez-vous diplomatiques dans un cadre plus informel, il souhaite moderniser Brégançon et en faire un véritable instrument politique.
Le fort reste toutefois trop petit pour accueillir de grands sommets internationaux. Il permet en revanche de recevoir certains dirigeants dans un décor spectaculaire, loin des salons parisiens. Depuis 2018, Emmanuel Macron y a notamment accueilli la Première ministre britannique Theresa May pour évoquer l’épineux dossier du Brexit, le président russe Vladimir Poutine à la veille du G7 de Biarritz, puis la chancelière allemande Angela Merkel. L'été dernier, Emmanuel Macron a accueilli le chancelier allemand Friedrich Merz à quelques jours d'un conseil des ministres conjoint franco-allemand à Toulon, histoire de mettre en valeur l'énergie de la relation franco-allemande. Reste à savoir quelles personnalités seront reçues cette année si particulière...
Le fort devenu un « Elysée sur mer »
L’Élysée a repris la gestion directe du fort, que François Hollande avait confiée en 2014 au Centre des monuments nationaux pour permettre son ouverture au public. La présidence a financé différents travaux d’électricité, de peinture et de restauration afin de rendre la résidence plus facilement utilisable.
Le fort a ainsi bénéficié de 417 000 euros de travaux pour l’échauguette, le bastion d’entrée et le salon circulaire. Dans son rapport sur les comptes et la gestion des services de la présidence, la Cour des comptes a toutefois estimé qu’engager d’importantes dépenses pour Brégançon et La Lanterne pouvait sembler inopportun compte tenu de leurs caractéristiques patrimoniales et de leur fréquence d’utilisation.
Emmanuel Macron n’a pas seulement utilisé Brégançon pour sa diplomatie. C’est depuis cet « Élysée sur mer » qu’il s’est adressé aux Français, le 3 août 2020, pour répondre à leurs questions sur la pandémie de Covid et la vaccination. En août 2022, il y avait également accueilli la Première ministre Élisabeth Borne pour une séance de travail après les violentes tempêtes qui avaient fait cinq morts en Corse.
À l'été 2024 encore, le chef de l’État y réfléchissait à son futur gouvernement après la dissolution ratée et les élections législatives. Cette année, aucun rendez-vous n’est annoncé. Mais Emmanuel Macron restera naturellement relié aux dossiers français et internationaux. Les notes, les appels et les conseillers continueront de franchir les grilles du fort, même en l’absence d’agenda officiel.
Il est d’ailleurs difficile d’imaginer le Président se contenter de profiter de la mer et du soleil varois. À Brégançon, les vacances ont toujours été « studieuses », selon la formule consacrée. Elles le seront probablement plus encore cette année, alors que la fin du second mandat se rapproche et que se pose déjà la question de l’après.
Le temps des « dernières fois »
Le lieu se prête à cette réflexion. Dressée face à la Méditerranée, la forteresse incarne à la fois la permanence de l’État, la grandeur de la fonction et l’isolement de celui qui l’exerce. Les présidents passent, laissant derrière eux quelques meubles, une anecdote, une photographie ou une rencontre diplomatique. Le fort, lui, demeure.
Pour Emmanuel Macron, ce dernier été à Brégançon apparaît ainsi presque physiquement comme un été crépusculaire à l'heure où commence le temps des « dernières fois ». Le soleil continuera de frapper les murs clairs de la forteresse, les cigales de couvrir le bruit de la mer et les bateaux de croiser au large. Mais derrière les remparts, le temps présidentiel aura changé de nature.
Le pouvoir est encore là, intact dans ses attributs et ses contraintes. Pour la première fois, pourtant, sa fin se distingue nettement à l’horizon.