"Si tu veux savoir comment ton papa est mort, lis tout ça"
Le 8 août 1956, une erreur de manœuvre au Bois du Cazier, à Marcinelle, provoque un incendie à près de 975 mètres de profondeur. La fumée et le monoxyde de carbone se répandent dans toute la mine, piégeant des centaines de mineurs. Malgré les secours venus de Belgique, de France et d'Allemagne, seuls 13 hommes sont sauvés.
Le bilan sera de 262 morts, issus de 12 nationalités, dont une majorité d'Italiens. Ce qui fait de ce drame la plus grande catastrophe minière de l'histoire belge. Au-delà du drame humain, l'affaire bouleverse l'opinion publique et met en lumière les conditions de travail des mineurs immigrés. Elle marque aussi un tournant dans la réflexion sur la sécurité minière en Belgique.
À l'occasion des 70 ans de commémoration de ce drame, La Libre est partie à la rencontre de descendants de victimes. Rencontre.
Catastrophe du Bois du Cazier : la Belgique et l'Italie commémorent les 69 ans du drameLe souvenir du drame
Marie-Hélène avait 28 mois quand, le 8 août 1956, son père Gustave Monard, 23 ans, est descendu dans la mine de charbon de Marcinelle. Il n'en est jamais remonté. "Les seuls souvenirs dont je dispose se rapportent à ce que ma grand-mère m'a raconté. Car ma mère, devenue veuve à 21 ans, n'a jamais vraiment voulu parler de cette journée", décrit cette carolo aujourd'hui âgée de 72 ans. Installée au cœur même du site du bois du Cazier, elle explique vivre à ce moment-là à Jamioulx, une commune avoisinante de Marcinelle. "Ma grand-mère m'a toujours raconté que la déflagration avait été entendue jusque chez nous. Elle a directement vu la fumée noire se dégager au loin. Elle a alors appelé ma maman pour la sommer de se rendre sur le site."

Comme toutes les familles arrivées sur place, celle de Marie-Hélène ne peut pas franchir la grille d'entrée du bois du Cazier. Les services de secours travaillent d'arrache-pied. L'attente est interminable. "Ma maman portait des escarpins à cette époque-là. Elle a passé la nuit dans la tente de la Croix-Rouge à soigner ses cloches. Puis, au bout de sept jours, on a retrouvé mon papa. Il était mort."

L'identification, comme le précise Marie-Hélène, a été possible grâce au matériel que portait son père au moment du drame. Dans son cas précis, il s'agissait de son béguin (la coiffe des mineurs, NdlR). "Je n'ai jamais vu sa dépouille. J'ai toujours eu l'impression que mon père n'était pas vraiment mort dans cette mine. C'est étrange, mais c'est compliqué pour moi d'accepter la situation sans avoir pu la matérialiser", regrette-t-elle. Sur la tombe de son paternel, plus de treize bouquets étaient disposés. "C'était bien trop pour être vrai."
Deux nouvelles victimes de la catastrophe du Bois du Cazier formellement identifiéesL'omerta belge
Orphelines, Marie-Hélène et sa sœur, plus réticente de revenir sur ce drame auprès de la presse, vivent une omerta familiale et communautaire. "Ma mère m'a toujours dit que mon père était mort en travaillant, sans plus me donner de détails. Aussi, les veuves italiennes étaient très soudées. Mais je n'ai pas eu l'impression que c'était le cas pour les Belges. On parlait moins de ce qui s'était passé", estime-t-elle.
À l'école, Marie-Hélène vit mal sa condition. Elle dénonce la stigmatisation qu'elle a subie. "C'était vraiment la catastrophe. Pendant toutes mes études primaires, j'ai été traité de 'bâtard' par d'autres enfants. Je ne comprenais pas ce mot. Ma mère me disait qu'il s'agissait d'enfants qui naissent sans père, ou que le père a abandonnés. Mais ce n'était pas mon cas, mon père était juste mort. Mais quand je demandais à ma mère la raison de son décès, elle me répondait : 'Il est mort, c'est tout'."
À 14 ans, sa maman lui tend une pile de journaux. Tous datés de 1956. "Elle m'a dit : 'voilà, si tu veux savoir comment ton papa est mort, lis tout ça'. Quand j'ai eu tout lu, elle a remis les journaux dans une boîte dans le fond de sa garde-robe. Quand ma sœur a eu 14 ans, elle a fait la même chose. Et quand on a eu tout lu, elle a jeté la boîte."
guillementDans notre pain, il manquait toujours une ou deux tartines pour arriver à bien vivre."
Orphelines
Les jeunes filles font partie de ces 417 orphelins du bois du Cazier. Démunis financièrement, cette famille a pu compter sur le soutien de quelques œuvres charitables, ainsi que d'un dédommagement de la mine. À Mons, en 1951, Emile Cornez créé notamment un fonds pour soutenir les familles de victimes d'accidents de travail. Les veuves du Bois du Cazier ont pu en bénéficier. "On ne peut pas demander à une veuve de 21 ans de ne pas refaire sa vie. Maman a rencontré quelqu'un. Elle ne s'est jamais remariée, bien sûr. Parce que sinon, elle n'avait plus droit à sa pension de survie (pension accordée aux veuves de travailleurs, NdlR)."
Et lorsqu'elle se met en ménage avec son nouveau compagnon, les allocations familiales majorées des deux orphelines tombent. "C'est vrai qu'on n'a pas eu facile à vivre. Parce que, bon, les ouvriers ont toujours gagné leur vie. Mais dans notre pain, il manquait toujours une ou deux tartines pour arriver à bien vivre."
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Aujourd'hui, entretenir la mémoire de cet événement reste important pour Marie-Hélène. Elle vient sur place pour chaque commémoration. Ce qui n'est pas toujours chose aisée. "Un jour, on était ici à Marcinelle, et une commémoration nous permettait de nous rapprocher du site du drame. Je me suis prostrée. Je ne pouvais plus bouger. J'avais l'impression de marcher sur papa. J'ai été obligée de faire demi-tour", se souvient-elle émue.
Catastrophe du Bois du Cazier : la Belgique et l'Italie commémorent les 69 ans du drameElle a depuis lors été mariée et eu des enfants et petits-enfants. Cela lui tient à cœur de partager ce drame avec son petit-fils de 10 ans. "Il est déjà venu sur le site du bois du Cazier pour le visiter et participer à des activités pour enfants. Mais vous savez, les jeunes vivent avec les vivants et plus avec les morts. Ils ne sont pas très attirés par le fait d'aller vers ces moments douloureux." Ce qui n'empêche pas Marie-Hélène d'avoir gardé une photo de son père sur sa cheminée, à la vue de tous les visiteurs qui passent sa porte. Elle a aussi collectionné quelques objets comme des lampes de mineurs. "C'est ma manière à moi de matérialiser mon passé."
"La catastrophe de Marcinelle a changé le regard des Belges sur les immigrés italiens"Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.